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Trois fanatismes, un même délire — Quand la religion et le pétrole mettent le Moyen-Orient à feu et à sang

Trois fanatismes, un même délire — Quand la religion et le pétrole mettent le Moyen-Orient à feu et à sang

Quand on observe les guerres qui ravagent le Moyen-Orient, on entend souvent parler de terrorisme, de choc des civilisations, de barbarie contre démocratie. Mais si on gratte un peu le vernis, on découvre autre chose : des fanatismes religieux qui se font face, des intérêts économiques colossaux, et une longue histoire d’ingérences impériales. Voici ma lecture du chaos en cours.

1917 : la promesse qui a tout déclenché

Pour comprendre ce qui se passe aujourd’hui, il faut remonter à la Première Guerre mondiale. Le 2 novembre 1917, Lord Balfour, ministre britannique des Affaires étrangères, adresse une lettre à Lord Rothschild, représentant de la communauté juive de Grande-Bretagne. En quelques lignes, il promet la création d’un « foyer national juif » en Palestine. À l’époque, les juifs représentent environ 10 % de la population palestinienne — soit à peu près 60 000 personnes pour plus de 600 000 Arabes.

Pourquoi cette promesse ? Parce que la Grande-Bretagne, empêtrée dans la guerre, cherche le soutien des communautés juives influentes aux États-Unis et en Europe pour l’effort militaire. Le problème : Londres avait déjà promis aux nationalistes arabes un grand État indépendant en échange de leur révolte contre l’Empire ottoman (les accords Hussein-McMahon de 1915). Et en parallèle, les accords secrets Sykes-Picot de 1916 prévoyaient de découper le Moyen-Orient entre la France et la Grande-Bretagne. Trois promesses contradictoires, faites à trois interlocuteurs différents. La mèche était allumée.

En 1922, la Société des Nations confie officiellement la Palestine à la Grande-Bretagne sous forme de mandat, en intégrant les termes de la déclaration Balfour dans sa charte. L’immigration juive en Palestine s’intensifie, notamment dans les années 1930, sous l’effet des persécutions nazies. Les tensions entre communautés s’aggravent. En 1947, les Britanniques, débordés, remettent le dossier à l’ONU. La résolution 181 propose le partage de la Palestine en deux États. Les Arabes refusent. Le 14 mai 1948, l’État d’Israël est proclamé. La guerre éclate immédiatement avec les pays arabes voisins. Plus de 700 000 Palestiniens sont expulsés ou fuient : c’est la Nakba, la « catastrophe ».

Le pétrole : le vrai carburant des guerres

Si les États-Unis s’intéressent au Moyen-Orient, ce n’est évidemment pas par amour de la démocratie. Le 14 février 1945, à peine sorti de la conférence de Yalta, le président Roosevelt rencontre le roi saoudien Ibn Saoud à bord du croiseur USS Quincy. L’accord est simple : les Américains garantissent la sécurité militaire du royaume, et en échange, l’Arabie Saoudite assure la stabilité des approvisionnements et des prix du pétrole. Ce « Pacte du Quincy » est le socle de la politique américaine au Moyen-Orient depuis 80 ans.

Le pétrole est le nerf de tout. Dès l’après-guerre, les compagnies américaines — Standard Oil, Mobil, Texaco — rachètent des concessions partout dans la région. L’Arabian American Oil Company (Aramco) naît de ce mariage entre le capital américain et le sous-sol saoudien. Le Moyen-Orient ne fournit pas seulement du pétrole : il contrôle les routes maritimes stratégiques. Vingt pour cent de la production mondiale de pétrole transite par le seul détroit d’Ormuz, ce corridor de 55 kilomètres de large entre l’Iran et la péninsule arabique.

Aujourd’hui, la plus grande base militaire américaine hors du territoire national est celle d’Al-Udeid au Qatar, qui abrite environ 10 000 soldats et le siège du CENTCOM, le commandement responsable des opérations militaires américaines au Moyen-Orient, en Asie centrale et en Asie du Sud. Les États-Unis maintiennent aussi des installations militaires à Bahreïn, au Koweït, aux Émirats, en Irak. Ce réseau de bases n’est pas là pour défendre les droits de l’homme. Il est là pour défendre des intérêts.

Iran 1953 : quand la démocratie dérange les affaires

L’exemple le plus éclairant de la mécanique impériale américaine est peut-être l’Iran de 1953. Mohammad Mossadegh, Premier ministre démocratiquement élu, nationalise l’industrie pétrolière iranienne, alors sous le contrôle de l’Anglo-Iranian Oil Company (qui deviendra British Petroleum). L’Iran veut simplement auditer les comptes de la compagnie et récupérer une part équitable des revenus de son propre pétrole.

La réponse de l’Occident ? Le Royaume-Uni impose un boycott mondial du pétrole iranien. Puis, en août 1953, la CIA et le MI6 organisent conjointement un coup d’État — l’opération Ajax. Mossadegh est renversé, arrêté, jugé. Le Shah est réinstallé au pouvoir. Les compagnies pétrolières américaines entrent sur le marché iranien, récupérant 40 % des parts. En 2013, un document déclassifié de la CIA a confirmé officiellement ce rôle, admettant que le coup d’État avait été « mené sous la direction de la CIA dans le cadre de la politique étrangère américaine, conçu et approuvé au plus haut niveau du gouvernement ».

Les conséquences sont vertigineuses. Le Shah instaure un régime autocratique appuyé sur le SAVAK, la police politique. La frustration populaire monte pendant 26 ans, jusqu’à la Révolution islamique de 1979 et l’instauration de la République islamique. Le sentiment anti-américain en Iran, que l’on nous présente souvent comme irrationnel, a des racines très concrètes : un coup d’État contre un gouvernement élu pour protéger des intérêts pétroliers.

Le sionisme chrétien : la folie religieuse au pouvoir

Et là, on touche au cœur du sujet. Le soutien américain à Israël n’est pas seulement géopolitique. Il est profondément religieux. Et c’est peut-être ce qui le rend si dangereux.

Les États-Unis comptent environ 62 millions de chrétiens évangéliques, selon le Pew Research Center. Parmi eux, une part considérable adhère au sionisme chrétien, un courant théologique qui considère la création d’Israël comme l’accomplissement de prophéties bibliques. Leur raisonnement repose sur une interprétation littérale de la Bible : Dieu a promis la terre d’Israël au peuple juif. Le retour des juifs sur cette terre est la condition préalable au retour du Christ. Et ce retour du Christ, c’est l’Apocalypse — le Jugement dernier.

Lisons bien ce que ça implique : des dizaines de millions d’Américains soutiennent activement la politique coloniale israélienne parce qu’ils croient que cela précipitera la fin du monde et le retour de Jésus. L’organisation Christians United for Israel, fondée par le télévangéliste texan John Hagee, revendique plus de 10 millions de membres aux États-Unis — ce qui en fait le plus grand lobby pro-israélien du pays. Selon une enquête du Pew Research Center de 2025, sept évangéliques blancs américains sur dix ont une opinion favorable d’Israël.

Et le cynisme de cette alliance est total. Car dans le scénario apocalyptique évangélique, les juifs qui ne se convertissent pas au christianisme sont condamnés. Le soutien à Israël n’est pas un acte d’amour envers le peuple juif : c’est un investissement eschatologique. Les juifs sont les figurants nécessaires d’un scénario de fin du monde écrit par d’autres. Côté israélien, la droite nationaliste accepte ce soutien en connaissance de cause, par pragmatisme politique et financier.

Des réseaux évangéliques américains financent directement la colonisation en Cisjordanie, la migration de familles juives vers Israël, et même des projets archéologiques destinés à légitimer l’idée d’un « Grand Israël » dans ses frontières bibliques. Certains soutiennent ouvertement la reconstruction du Temple de Jérusalem — ce qui impliquerait la destruction de l’esplanade des Mosquées, l’un des lieux les plus saints de l’islam. Mike Johnson, président de la Chambre des représentants américaine, ne s’est pas caché de cette intention. Mike Huckabee, ambassadeur des États-Unis en Israël, est lui aussi un sioniste chrétien revendiqué, qui affirme s’être rendu en Israël plus de 100 fois et qui a posé des briques cérémonielles dans la colonie d’Efrat en Cisjordanie.

Trois fanatismes, un même délire

On nous a raconté pendant des années que le monde se divisait entre « l’axe du bien » et « l’axe du mal ». D’un côté les démocraties occidentales, de l’autre les « fous de dieu ». Mais quand on regarde les faits, la frontière est bien moins nette.

D’un côté, les fanatiques de Daesh, qui massacrent au nom d’un califat fantasmé, d’une interprétation ultra-radicale de l’islam, et d’une vision du monde où tout non-musulman est un ennemi à abattre.

De l’autre, des évangéliques américains qui financent la colonisation d’un territoire occupé parce qu’ils croient que ça déclenchera l’Apocalypse. Et un gouvernement israélien dont les membres les plus radicaux invoquent une promesse divine vieille de trois mille ans pour justifier l’annexion de la Cisjordanie et le bombardement de populations civiles.

Je ne vois pas de différence fondamentale entre ces fanatismes. Dans les trois cas, on a des êtres humains convaincus d’agir au nom d’un dieu, d’un destin, d’une mission sacrée. Dans les trois cas, cette conviction les autorise à tuer, à déplacer, à détruire. Dans les trois cas, les victimes sont les mêmes : des civils ordinaires qui n’ont rien demandé.

L’idée d’un « peuple élu » — qu’il soit juif, chrétien ou musulman — est une idée dangereuse quand elle sort du domaine spirituel pour entrer dans le champ politique. Elle divise l’humanité entre ceux qui comptent et ceux qui ne comptent pas. Et elle justifie l’injustifiable.

L’impérialisme derrière la croix et l’étoile

Mais réduire tout ça à la religion serait une erreur. Derrière les croyances, il y a des intérêts matériels très concrets.

Les États-Unis sont une puissance en déclin relatif. Leur dette explose. Leur influence diplomatique s’effrite. La Chine monte en puissance. Dans ce contexte, le contrôle du Moyen-Orient n’est pas un luxe — c’est une nécessité stratégique. Pas tant pour le pétrole lui-même (les États-Unis sont devenus exportateurs grâce au gaz de schiste) que pour le contrôle des flux énergétiques mondiaux. Celui qui contrôle les routes du pétrole contrôle l’économie mondiale. Et celui qui perd ce contrôle voit son hégémonie s’effondrer.

Israël, dans cette équation, est un porte-avions occidental planté au milieu du monde arabe. Un allié inconditionnel, doté d’une armée puissante financée par les contribuables américains, capable de projeter la force là où les intérêts le commandent. Quand les États-Unis vendent des milliards de dollars d’armement à l’Arabie Saoudite et à Israël, ce n’est pas de la philanthropie — c’est l’industrie de l’armement qui tourne à plein régime.

La doctrine Carter de 1980 a formalisé les choses : le pétrole du Moyen-Orient est déclaré « intérêt vital » des États-Unis, à protéger militairement si nécessaire. Cette doctrine n’a jamais été remise en cause par aucun président américain depuis. Elle a justifié la première guerre du Golfe en 1991, l’invasion de l’Irak en 2003, la présence militaire permanente dans la région.

Les victimes n’ont pas de lobby

Ce qui me frappe le plus dans cette histoire, c’est l’asymétrie narrative. On connaît le nom des généraux, des présidents, des premiers ministres. On ne connaît pas le nom des enfants tués sous les bombes. On commente les stratégies militaires comme des parties d’échecs. On oublie que chaque pion est un être humain.

Les Palestiniens vivent depuis 1948 dans un entre-deux : ni État, ni droits, ni perspective. Les Irakiens ont subi une guerre fondée sur un mensonge — les fameuses armes de destruction massive jamais trouvées. Les Iraniens portent le poids d’un coup d’État commandité il y a 70 ans par des gens qui voulaient leur pétrole. Les Yéménites meurent dans l’indifférence générale sous des bombes fabriquées en Occident.

Et pendant ce temps, à Washington, des télévangélistes en costume trois pièces parlent de prophéties bibliques et d’Apocalypse. À Tel-Aviv, des ministres invoquent le droit divin sur une terre où d’autres vivent depuis des générations. À Raqqa (quand Daesh la tenait), des fanatiques imposaient une charia de mort au nom du même dieu que les deux autres.

Trois uniformes différents. Le même fanatisme. Les mêmes victimes.

Ce que j’en conclus

Je n’ai pas de solution miracle. Mais j’ai une conviction : tant que la politique étrangère des grandes puissances sera guidée par des croyances religieuses irrationnelles et des intérêts économiques prédateurs, il n’y aura pas de paix au Moyen-Orient. Ni nulle part ailleurs.

La première étape, c’est de nommer les choses. Ce n’est pas une guerre de civilisation. C’est une guerre de prédation habillée en croisade. Les fanatiques sont dans tous les camps. Et les victimes ne sont dans aucun.

La deuxième étape, c’est de refuser le récit dominant. Celui qui nous dit que certaines vies valent plus que d’autres. Que certains morts sont tragiques et d’autres sont « des dommages collatéraux ». Que certains fanatismes sont respectables parce qu’ils portent une cravate plutôt qu’un turban.

La troisième étape, c’est de chercher l’information par soi-même, de croiser les sources, de lire l’histoire. Pas celle des vainqueurs — celle des faits.

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