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J’ai conduit 47 trajets Uber aujourd’hui. Puis j’ai lu cette brochure.

J’ai conduit 47 trajets Uber aujourd’hui. Puis j’ai lu cette brochure.

Note préliminaire : Cet article ne constitue pas un appel à la désertion de mon activité de VTC. Je paie mes charges, je déclare mon URSSAF, et mon Tesla Model 3 ne sert pas de campement. Je précise juste au cas où.

C’était un mardi pluvieux. Entre deux courses aéroport — un cadre en costume qui regardait des slides PowerPoint et une touriste qui sentait le soleil — j’attendais à la borne de recharge Tesla de l’aéroport de Blagnac. J’aurais pu écouter un podcast sur les cryptomonnaies. J’aurais pu méditer. J’aurais pu scruter mon tableau de bord de scoring d’affluence que je suis en train de développer.

Non. J’ai lu une brochure anarchiste de 60 pages intitulée « Bureau de Désertion de l’Emploi ».

C’est quoi ce truc ?

Le Bureau de Désertion de l’Emploi (BDE) est un collectif anonyme qui a produit en 2022 un manuel pratique et militant pour quitter le monde du travail salarié sans se retrouver à la rue. Le sous-titre donne le ton : « Manuel non-exhaustif de débrouille individuelle et collective contre la société capitaliste ».

La brochure part d’un constat simple : des millions de gens fuient déjà l’emploi, en silence, chacun dans son coin, sans outils ni réseau. Le BDE veut combler ce vide avec du concret : comment toucher le RSA sans se faire radier, comment naviguer Pôle Emploi en mode jeu de rôle grandeur nature, comment squatter légalement (ou presque), récupérer dans les poubelles des supermarchés, ou encore mutualiser ses ressources en collectif.

Tout ça avec un ton qui alterne entre le guide administratif sérieux et le pamphlet punk. Genre un Manuel du Parfait Petit Bureaucrate rédigé par les Sex Pistols.

Ce qui m’a frappé en tant que chauffeur VTC

Je suis auto-entrepreneur. Techniquement, selon la définition d’ouverture de la brochure, je suis en plein dans la case « Emploi » — j’échange du temps contre de l’argent dans une logique économique définie par un contrat. Le document me cite nommément, dans la catégorie des gens à convaincre de déserter.

Moment de solitude sur la borne de recharge.

Mais passé ce léger malaise identitaire, la lecture est franchement instructive. Ce que le BDE documente avec précision, c’est l’architecture complète du contrôle social par l’emploi : comment chaque dispositif d’aide (RSA, Pôle Emploi, Mission Locale, CCAS) est simultanément un filet de sécurité et un outil de surveillance. Comment accepter une aide, c’est souvent accepter un suivi, une obligation de « recherche active », un contrat d’engagement.

La brochure ne dit pas que ces aides sont inutiles. Elle dit qu’il faut les connaître à fond pour en extraire le maximum en donnant le minimum en retour. Et là, franchement, ça m’a rappelé comment je gère mes courses Uber : connaître l’algorithme mieux que lui ne vous connaît.

Ce que contient vraiment la brochure

La brochure est structurée en deux grandes parties :

Partie 1 — Débrouille administrative : un tour d’horizon de tous les dispositifs existants (RSA, AAH, APL, CSS, chômage, PACEA, bourses étudiantes, ASPA pour les seniors…) avec pour chacun les conditions d’accès, les montants, et surtout les stratégies pour ne pas se faire piéger ou radier. La section sur Pôle Emploi est particulièrement savoureuse — elle décrit l’inscription comme un « Jeu de Rôle Grandeur Nature » où le but est de sembler chercher un emploi sans jamais vraiment en trouver un.

Partie 2 — Organisation collective : récupération alimentaire dans les poubelles de supermarché, glanage sur les marchés, cueillette sauvage, covoiturage non-marchand, squats, ZAD, autoréduction collective dans les transports, brasserie associative, ferme collective, mutualisation d’argent et de savoirs… Un catalogue complet de l’économie parallèle et solidaire.

Il y a aussi une section sur le statut associatif (loi 1901) comme alternative légale au salariat — franchement bien documentée et utile bien au-delà des cercles anarchistes.

Ce qui m’a convaincu. Ce qui m’a moins convaincu.

Ce qui est indéniable : la brochure remplit son cahier des charges. Elle donne des informations administratives précises, des témoignages concrets, des références vérifiables. Pour quelqu’un qui veut comprendre ses droits sociaux sans passer par un assistant social ou une administration kafkaïenne, c’est une ressource sérieuse.

Ce qui mérite d’être précisé : la brochure met dans le même sac le salariat, l’auto-entrepreneuriat et le commerce indépendant sous l’étiquette générique « emploi ». Mais il y a une différence fondamentale que le document effleure sans vraiment l’approfondir — la différence entre être employé et exercer une activité. Être employé, c’est vendre sa force de travail à quelqu’un qui en dispose à sa place. Le mot dit exactement ce qu’il veut dire : on est l’outil de quelqu’un d’autre. C’est ça, le vrai problème — pas l’activité en elle-même, pas le fait d’avoir un métier et d’en vivre. La brochure le sent bien d’ailleurs quand elle descend en flammes l’ESS ou l’auto-entrepreneuriat « sauce bio » — ce qu’elle critique, au fond, c’est moins le travail que la subordination et l’exploitation. On est d’accord là-dessus. Là où nos chemins divergent, c’est que la réponse n’est pas nécessairement de sortir de toute activité rémunérée — c’est de refuser le lien de subordination. Maîtriser son métier, choisir ses clients, ne rendre de comptes à personne : c’est une forme d’émancipation que la brochure, dans sa radicalité, a tendance à sous-estimer.

Cela dit, les auteurs sont honnêtes : ils reconnaissent d’emblée que tout le monde ne part pas du même point, que le genre, la race, le handicap, les papiers, l’âge changent radicalement ce qui est accessible ou non. Ce n’est pas un manifeste universel. C’est un guide contextualisé, et ça, c’est intellectuellement honnête.

Téléchargez la brochure

La brochure est distribuée librement. Je la mets à disposition ici en téléchargement direct. Que vous soyez en pleine réflexion sur votre rapport au travail, que vous accompagniez quelqu’un dans ses démarches sociales, ou que vous patientiez sur une borne de recharge entre deux courses — ça se lit.


Le Bureau de Désertion de l’Emploi maintient un wiki collaboratif à l’adresse bdt.ouvaton.org où la brochure est régulièrement mise à jour. Vous pouvez aussi leur soumettre des corrections ou témoignages à bureau-desertion-emploi@riseup.net.

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